Mail envoyé ce matin à mon chef pour lui demander de poser pour moi un RTT. Fièvre, nausée depuis hier soir, je crois que je somatise. Et si j'arrêtais d'avoir une vie culturelle pendant quelques temps? Si j'arrêtais de me laisser absorber par des textes qui parlent tous des amours éternelles et empêchées?

Les frissons d'hier soir, je veux croire que c'est juste lié à un virus de la gastro un peu tardif, pas au message du conte moral qu'est The Rake's Progress.

Le progrès de la débauche, l'avancement de la dissolution, la carrière du libertin, c'est Tom Rakewell qui fait plus confiance à la Fortune qu'au travail pour devenir riche. Il est fou amoureux de sa promise Anne, mais Méphistophélès a senti la proie et lui fait miroiter une vie de luxe à Londres. Vie de luxe qui devient en fait vie de luxure et de débauche. Anne comprend plus trop, et reste sur le carreau.

C'est un genre d'opéra auquel je ne suis pas très habitué, mais qui me plaît en fait. D'abord, c'est une pièce plus scénique que lyrique. Évidemment, quand on met Olivier Py à la mise en scène, avec ses tableaux orgiaques HF/HH/FF, ses gogo dancers et poules du Crazy Horse, une créature traînée en laisse et des éclairages au néon, on sent un apport de la mise en scène un peu plus sérieux à l'œuvre musicale que dans Luisa Miller. La partition musicale est un peu déconcertante: malgré l'époque de l'œuvre (1951), c'est ni un musical, ni de la musique expérimentale, encore moins du classique. Quelques passages clamés presque façon récitatif sont précédés de quelques notes de clavecin, comme pour un bon vieux Mozart. Et on a quelques soli, à la trompette ou au violoncelle (je laisse Mâame Marcadet commenter ce dernier point).

Les tableaux assez travaillés, avec mises en abyme scéniques, imposent par contre des voix qui portent, surtout quand ça doit venir du fond de la scène. Et là, j'étais un peu déçu par Laura Claycomb, qui joue Anna Trulove, et dont la voix était clairement un cran en dessous des autres, côté puissance et émotion. On aurait dit une voix de second rôle pour celle qui représente pourtant la fidèle amoureuse. Jane Henschel, jouant la petite grosse laide et dissolue Baba The Turk, était à côté bien plus audible. Tom Rakewell, de son côté, c'était un Toby Spence pas très pudique, dans la tradition des jeunes chanteurs qui savent aussi être acteurs. Pour boucler la boucle musicale, Edward Gardner, le chef d'orchestre, était très calme, pas excité comme un John Eliot Gardiner, mais j'aurais bien aimé qu'il calme un peu les violons pour mieux entendre Laura Claycomb chanter.

Après, il y a cette morale du conte, sur la nécessité de respecter l'amour quand il est là et de ne pas chercher mieux ailleurs, et que l'oisif sera toujours la proie du diable. L'amour mérite qu'on s'investisse à fond pour lui, en fait.

A l'opéra Garnier jusqu'au 24 mars